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Hommage à Aimé Césaire

 

La lettre est datée du 1er mai 2008,

Cher Maître

 

Je ne m'attarderai pas sur votre vie de poète et d'écrivain. D'autres, plus avisés que moi, l'ont beaucoup fait ces derniers temps, chacun y apportant sa touche personnelle.

Ce que je souhaite vous redire aujourd'hui c'est ma reconnaissance d'ancien élève.

Quand j'ai appris la nouvelle de votre décès ma première pensée a été pour vous. Le chagrin, l'émotion ressentie m'ont étreint à ce point qu'il m'a semblé que je devais vous dire, une fois de plus, toute mon affectueuse gratitude.

Même s'il est toujours difficile d'affronter votre modestie forcenée, il n'est jamais impossible de dire à certains, par delà la mort, à quel point nous les aimions.

Je crois à la vie éternelle depuis que j'ai survécu à un accident vasculaire cérébral et que j'en ai tiré une certaine philosophie. Ainsi je pense que mon message arrivera jusqu'à vous.

Ce que je souhaite vous redire aujourd'hui c'est, je le répète ma reconnaissance d'ancien

élève, devenu un de vos disciples, oserai-je. Je vous l'ai souvent exprimée lorsque j'ai eu la chance de vous revoir à chacun de mes séjours en Martinique.

C'était lors de nos conversations intimes dans votre bureau : rappelez-vous ! Je faisais parfois l'inventaire de mes années de lycée où j'avais tout misé sur un parcours littéraire, fier d'appartenir à la Série A depuis la classe de 6ème, dont vos prédécesseurs et vous-même nous disaient que mon choix devait m'inclure parmi ceux qui étaient considérés par beaucoup comme l'élite du lycée et me donnait le sentiment d'appartenir à la fine fleur, à l'aristocratie de ceux qui, plus tard, seraient les porteurs des grandes idées de la société...

Vos devanciers, Monsieur Bilbao, Monsieur Mariette, Madame Césaire elle-même. Monsieur Aristide Maugée, avaient déjà défriché le terrain. Et puis vint votre tour, pour notre consécration : la classe de première A.

 

Déjà les locaux de notre classe étaient différents des autres : en dessous du bureau du

proviseur, on y accédait en longeant celui de Monsieur Maurice Astrée avant de pénétrer dans ce temple, en arc de cercle, orné de jardins en pelouse, bordé par le mur de soutien en dessous duquel passait la route en corniche.

Alors vous arriviez. Votre réputation vous avait précédé. Un silence grandiose emplissait les travées de la classe, même lorsque nous nous levions tous ensemble dans un signe de grand respect.

Je vous revois, frappé surtout par ce petit foulard vert noué 'à la normalienne', remplaçant la classique cravate et vos chaussures à deux tons, marron et blanc.

Là commençait votre démonstration. Que se soit en latin, en grec, en français, tout était dit pour que nous accédions à la culture universelle.

Mais ce que j'ai le plus aimé et retenu de vos cours, c'est le brio avec lequel vous arriviez à tenir en haleine nos jeunes esprits : les classiques français du XVII siècle ; Montaigne,

Voltaire et ses contes philosophiques ; Rousseau, l'homme des 'Confessions' et des

'Rêveries' d'un promeneur solitaire ; la littérature romantique avec les écrivains qui, au début du XIX siècle s'affranchirent des règles de composition et de style établies pas les auteurs classiques ; Baudelaire, le pessimiste masochiste auteur des 'Fleurs du Mal' ; Rimbaud poète et auteur du 'Bateau Ivre' et d' 'Une Saison en Enfer' et notre grand Apollinaire, précurseur du surréalisme dont je citerai deux vers tirés des Poèmes à Lou :

« Je ne te verrai plus,

Ils ne reviendront pas les beaux jours révolus » ;

Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Vigny et ses poèmes lyriques ; et puisque que je parle de romantisme et que les médias nous rabâchent les oreilles des événements de mai 68, il me vient à l'esprit une question que j'aurais aimé vous poser : « Une révolution ratée ne donne-t-elle pas lieu à un romantisme réussi ? ».

Oui, tout y a passé, grâce à vous qui, en quelques heures que nous souhaiterions voir se prolonger longtemps, tant vous arriviez à soutenir notre attention et nous faire partager l'amour des belles lettres.

Oui, Monsieur vos cours étaient un modèle de clarté, de rigueur en même temps, et nous étions plusieurs à nous passer nos documents pour ne rien laisser au hasard, à l'interrogation.

Le latin, celui de Cicéron, que nous traduisions sans trop de peine, mais dont vous vous

efforciez de nous en faire tirer une traduction belle, vivante, enflammée, sans en modifier le fond.

Quant au grec, c'était le même objectif qui vous poussait à nous en transmettre les valeurs.

Vous nous expliquiez que nous tirerions plus tard de ces langues dites 'mortes' un énorme bénéfice pour parler et écrire le français correctement.

Ainsi vous nous familiarisiez avec les auteurs latins et grecs, la construction de leurs phrases ; la traduction des fables d'Esope, comparable à celles de La Fontaine, qui s'en était d'ailleurs inspiré nous amusait beaucoup par la leçon de morale qu'il fallait chaque fois en tirer.

 

Sans vous, sans cette main affectueuse que vous nous avez tendue, sans votre enseignement et votre exemple, rien de ce que vous nous avez laissé ne serait retenu.

Je ne me fais pas un monde de cette sorte d'honneur, mais cela est du moins une occasion pour vous dire ce que vous avez été et êtes toujours pour moi, et pour vous assurer que vos efforts, votre travail et le coeur généreux que vous y mettiez sont toujours vivants chez un de vos élèves, devenu un de vos disciples, qui, malgré l'âge, n'a pas cessé de vous être reconnaissant.

 

Les années ont passé. Je n'ai pas pris, dans mes études supérieures la route que vous auriez choisie pour moi et dont vous m'aviez entretenu prudemment.

Nos relations n'ont pas été cassées pour autant ; et chaque fois que je suis retourné en

Martinique, ma première visite a toujours été pour vous. Je retrouvais le même interlocuteur qui, comme moi, malgré le temps qui passe, restait toujours lucide et plein d'esprit.

Lors d'un de ces rendez-vous du coeur, j'avais appris qu'un mystère entourait cette date : vos amis préparaient, à votre insu, la célébration de votre Quatre-vingtième anniversaire. Je ne devais pas en parler, mais j'étais dans le secret des Dieux.

Vous m'avez offert une photo qui porte en dédicace :

« A Georges Le Breton,

En souvenir ému de l'époque

Où nous cherchions ensemble une Martinique Nouvelle.

Merci de me la rappeler

Fidèlement

Aimé Césaire »

Cette photo est située en bonne place de mon bureau, à Paris. Chaque fois que je lève la tête nos regards se croisent et me poussent à l'Espérance.

Telles sont les paroles que j'ai souhaité vous adresser aujourd'hui. J'ai bon espoir qu'elles

parviendront jusqu'à vous.

Reprenant un instant les paroles de Saint Augustin je dirai, comme lui, que « Les morts sont invisibles, ils ne sont pas absents» et ce que le grand écrivain russe, Tchékhov, avait

écrit : « Ce qui meurt chez l'homme c'est uniquement ce qui est soumis à nos cinq sens. Mais tout ce qui est situé en dehors de ces sens, qui vraisemblablement est immense, inimaginable, sublime, continue d'exister ».

J'ajouterai, pour ma part, qu'à mes yeux, les morts ne meurent jamais. Ils ne meurent que

lorsqu'on les oublie.

Une page du livre de votre grande vie est tournée, mais tout le reste subsiste, ce reste dont nous pourrons encore tirer la substantifique moelle.

Face à cette angoisse que cause toujours la disparition d'un être cher, c'est, quand il s'agit de vous une image rassurante qui s'impose à nos yeux, car nous vous aimions et l'amour ne s'éteint pas avec la vie.

Et vous. Monsieur, vous étiez le guide, le sage. Tous ces souvenirs évoqués m'évitent parfois le chagrin qui est là enserré, sous-jacent et profond.

Pour tout ce que vous m'avez enseigné, je vous remercie fort. J'aimerais 'qu'outre ailleurs', quand je vous aurai peut être rejoint, qui sait! nous ayons encore le goût du temps des méditations, des discussions, des sourires et des complicités, avec la joie du souvenir parfois drôle, parfois enfantin, souvent sérieux, qui précède les larmes sur nos belles années mortes.

                                                                             

                                                                                 Georges Le Breton

 

 

 

P.S. : Le docteur Georges Le Breton est chirurgien-dentiste, ex-chef de l’unité d’odonto-   stomatologie de l’hôpital Saint-Antoine, ancien président et membre de l’Académie Nationale de chirurgie dentaire, ancien membre du Conseil de l’Ordre …